Je ne vois plus rien, le temps et les choses semblent figés, comme flottant dans une matière poisseuse... tout semble réduit à
une seule dimension, un point immatériel zéro... Conscient de me trouver là dans une impasse, je ferme un instant les yeux... un nimbe opaque d’un noir profond recouvre tout... rien... pas
l’ombre d’une lumière ne se profile à l’horizon... j’explore ma cécité... j’avance à tâtons, en prenant soin de ne pas par écraser par mégarde un chaton... Ma petite phrase me revient en
mémoire – j’erre dans les catacombes de mes discours crépusculaires –, certes, certes... ce qui est dit finit-il par fatalement arriver... Je n’ai pas trouvé mes chaussons, je marche pieds nus
sur un sol d’une froideur morbide, à moins qu’il ne soit très chaud, ce qui expliquerait l’odeur de cochon grillé qui m’envahit les narines... Dans quel enfer me suis-je égaré... un grognement
soudain me fit sursauter... d’autres suivirent, ça grouinait maintenant de toute part... sans m’expliquer pourquoi, je me mis moi aussi à grogner, par mimétisme ou pour ne pas céder à la
panique... de toutes forces je résistais à l’impulsion qui me dictait de rouvrir les yeux... cet à ce moment-là que Karl arriva, rageur, grognent, ululant, lancinent, me secouant par les épaules,
m’intiment d’ouvrir les yeux... à cet instant j’ai prié que l’oiseau au long bec vienne me secourir, je savais que cette voix n’était pas celle de Karl, Karl était mort en défendant les dodos il
y a de nombreuses années de cela... les grognements soudains s’estompèrent, jusqu’à devenir d’infimes murmures... il y avait là bien plus que l’apparence supposée d’une contradiction... comment
l’assumer et la faire mienne... J’ouvre enfin les yeux sur cette réalité supposée, avérée dans les faits, et je vois, des cochons à perte de vu, des cochons par millions, sur les toits, dans les
arbres, dans les allées d'azalées, dans les parkings, par les fenêtres, les balcons, sur les écrans, dans les vitrines, dans les piscines, surgissant des égouts, occupant les voitures, les
trains, les avions, en avance ou en retrait, improductif, marginal, futile et inutile... comme un troupeau de voyageurs immobiles observant un avion cloué sur le tarmac.
Lucius Crédul
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